Les démunis du Koweït

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Les démunis du Koweït

17 septembre 2013

Après 50 ans de silence, les bidun réclament haut et fort leur droit à la nationalité koweïtienne

« Je ne peux obtenir ni acte de naissance, ni acte de mariage ni acte de divorce, je ne suis pas autorisé à travailler dans la fonction publique ou à être propriétaire et je n’ai pas le droit de faire des études supérieures. » Nawaf al Badr, 27 ans, résume ainsi les conditions de vie des bidun au Koweït.

Le terme bidun vient de bidūn jinsiyya, qui signifie « sans nationalité » en arabe. Les bidun sont, presque littéralement, les « démunis » du Koweït, où ils n’ont pas accès aux services de base alors que la richesse par habitant du pays est l’une des plus élevées au monde. Ils doivent vivre, pour ainsi dire, comme s’ils n’existaient pas.

Nawaf est apatride, bien que sa famille vive au Koweït depuis trois générations. Nous l’avons rencontré à l’occasion d’une visite dont le but était d’enquêter sur des violations des droits humains commises dans le pays. Il fait partie de la Société koweïtienne des droits humains et il est membre international d’Amnesty International.

Depuis peu, la voix des bidun se fait entendre plus vivement. Lassés de vivre dans la pauvreté sans pouvoir en sortir, ils organisent des manifestations massives depuis février 2011, inspirées du « printemps arabe ». Des milliers d’hommes et de femmes exigent de devenir des citoyens koweïtiens. Ils veulent être intégrés dans la seule société qu’ils connaissent, et qui est la leur depuis si longtemps.

Les forces de sécurité du gouvernement ont réprimé leurs manifestations et ont procédé à des arrestations. Abdullah Atallah Daham, 25 ans, nous a raconté qu’à l’issue d’une manifestation, l’an dernier, il avait été frappé et suspendu dans une position douloureuse. Il a été maintenu en détention à la prison centrale du Koweït pendant 75 jours avant d’être libéré sous caution en mars, avec 32 autres personnes. Ils ont été accusés notamment de participation à un « rassemblement illégal » et leur procès est en cours.

Bandar al Fadhli, 30 ans, m’a déclaré avoir été arrêté six fois, dont une où il a été battu et roué de coups pieds. Lorsqu’il a demandé à aller aux toilettes, on lui a dit de souiller ses vêtements. De toute évidence, les autorités koweïtiennes ont voulu punir ces hommes pour l’exemple, mais aucune enquête n’a encore été menée sur leurs allégations de torture.

Les tenants et les aboutissants de l’histoire des bidun sont complexes. Un grand nombre d’entre eux sont les descendants de tribus nomades de Bédouins qui se déplaçaient librement d’un pays du Golfe à l’autre. Leurs ancêtres n’ont pas demandé leur naturalisation lorsque le Koweït est devenu indépendant de la Grande-Bretagne, en 1961. Certains d’entre eux étaient illettrés ou ne comprenaient pas le concept de nationalité. D’autres refusaient d’abandonner leur mode de vie séculaire pour appartenir à un pays, quel qu’il soit.

Dans les années 1980, les bidun ont été tenus pour responsables d’une série d’attentats, ce qui leur a valu d’être expulsés des écoles publiques, de se voir refuser l’accès gratuit aux services de santé et d’être interdits de certains postes de la fonction publique. Ils ont été déclarés « résidents illégaux », les responsables du gouvernement affirmant que la plupart d’entre eux étaient des ressortissants des pays voisins qui avaient détruit leurs papiers pour revendiquer la nationalité koweïtienne et ses avantages.

À la libération du Koweït, après l’occupation irakienne de 1990-1991, de nombreux bidun ont été soupçonnés d’avoir collaboré avec l’ennemi. Ceux d’entre eux qui travaillaient dans l’armée, la police ou la fonction publique ont alors perdu leur emploi. Bien souvent, ils se sont retrouvés à vivre dans des conditions misérables, dans des bidonvilles, en marge de la société.

Les bidun voient dans la nationalité koweïtienne la clé d’une vie meilleure, en ce qu’elle leur permettrait de bénéficier de la gratuité de l’éducation et des soins médicaux et d’un accès au marché du travail. Bushayer, jeune femme bidun, nous a confié, en larmes, qu’elle avait abandonné tout espoir de faire des études supérieures. Elle avait été admise à l’université et avait fait des économies pour payer les frais élevés de scolarité, mais la pièce d’identité délivrée par le gouvernement est ensuite arrivée à expiration. Sa vie a alors été mise entre parenthèses, car elle ne sait pas quand le gouvernement renouvellera ses papiers, ni même s’il le fera.

Tous les bidun doivent avoir une pièce d’identité pour obtenir leur permis de conduire, faire un emprunt, passer un examen médical ou aller à l’école, entre autres besoins élémentaires. Or, ces documents sont provisoires et lorsqu’ils arrivent à expiration, au bout de deux ans, rien ne garantit qu’ils soient renouvelés. Un grand nombre des personnes déposant une demande de renouvellement se heurtent à un « blocage de sécurité » défini en termes vagues, sans explication. Beaucoup disent que l’institution responsable, l’agence centrale en charge de remédier à la situation des résidents illégaux, ne fait qu’étouffer leurs espoirs au lieu de les aider à résoudre leurs problèmes.

Les femmes bidun ressentent très fortement cette discrimination. Les familles n’ayant pas les moyens d’envoyer tous leurs enfants à l’école choisissent d’éduquer leurs fils et scolarisent leurs filles tour à tour, une année sur deux. Enfermées chez elles, sans éducation ou presque, ces jeunes filles ont peu de perspectives sur le marché du travail. Se marier avec un homme riche est pour elles le seul moyen d’échapper à la pauvreté et d’éviter de devenir un fardeau. Bushayer et son amie, Nadia, nous ont affirmé que certaines femmes choisissent maintenant de ne pas se marier et de ne pas avoir d’enfants, uniquement pour éviter que ce cycle du désespoir ne se répète.

« Nos maisons sont petites et les filles finissent souvent par dormir sur le sol de la cuisine, explique Nadia. Nous n’exprimons pas réellement notre colère face à cette situation. Nous avons appris à espérer peu et à n’aspirer à rien. On nous dit de nous contenter de ce que nous avons. » Elle et Bushayer ont le sentiment de ne pas pouvoir, en tant que femmes, participer aux manifestations. « Mais grâce à Twitter, après 50 ans de silence, nous pouvons crier, maintenant », a expliqué Nadia.

Jusqu’à présent, les dirigeants du Koweït ont fait la sourde oreille aux appels à la justice des bidun. Plus de 100 000 bidun vivent au Koweït mais le gouvernement affirme que seuls 34 000 d’entre eux peuvent espérer obtenir la nationalité.

Dans le même temps, la barre est placée de plus en plus haut pour ceux qui demandent à être naturalisés. Les familles doivent prouver qu’elles étaient au Koweït lors du recensement de 1965, qu’elles ont vécu dans le pays de façon ininterrompue ou que leurs proches ont fait leur service militaire ou civil. Ces derniers temps, les critères de décision semblent souvent se réduire aux contacts et à l’influence personnelle des candidats.

Depuis un demi-siècle, les bidun sont plongés dans l’incertitude. Le seul moyen d’en sortir serait que les autorités manifestent la volonté politique de résoudre leur situation une bonne fois pour toutes. Pour ce faire, elles pourraient simplifier dans une large mesure les critères d’attribution de la nationalité et les rendre plus équitables, et protéger tous les droits humains des bidun sans aucune discrimination, en particulier leurs droits à la santé, à l´éducation et au travail. Elles devraient également permettre à des personnes comme Nawaf, Bushayer et Nadia de contester leur statut d’apatride devant les tribunaux, au lieu de les laisser se heurter au refus aléatoire d’une institution impersonnelle, pour des motifs inconnus.

Le Koweït dispose des spécialistes juridiques et des défenseurs des droits humains nécessaires pour que les bidun cessent d’être privés de tout. Les bidun ne peuvent pas attendre encore 50 ans et leurs appels au changement sont de plus en plus pressants.

Après 50 ans de silence, les bidun du Koweït réclament à grands cris le droit d’obtenir la citoyenneté.

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En un coup d'œil:
  • Le terme bidun vient de bidūn jinsiyya, qui signifie « sans nationalité » en arabe.
  • Les bidun sont, presque littéralement, les « démunis » du Koweït, où ils n’ont pas accès aux services de base alors que la richesse par habitant du pays est l’une des plus élevées au monde.
  • Lassés de vivre dans la pauvreté sans pouvoir en sortir, ils organisent des manifestations massives depuis février 2011, inspirées du « printemps arabe ».
  • Les forces de sécurité du gouvernement ont réprimé leurs manifestations et ont procédé à des arrestations.

Amnesty International Index Number:
MDE17/001/2013

Story Location:

Koweït

29° 20′ 25.4544″ N, 47° 40′ 5.8944″ E

Je ne peux obtenir ni acte de naissance, ni acte de mariage ni acte de divorce, je ne suis pas autorisé à travailler dans la fonction publique ou à être propriétaire et je n’ai pas le droit de faire des études supérieures.

Source:
Nawaf al Badr, 27 ans, bidun du Koweït.

  

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